Entretiens
Entrevue avec Cornelius O’Donovan

 

Cornelius O’Donovan a fait ses premières études
dans son Irlande natale.
Il a découvert Bernard Lonergan à la fin des années 1950.
Il a rencontré fréquemment Lonergan à Rome puis à Toronto.
Il est le traducteur de The Way to Nicea,
une partie du De Deo Trino de Lonergan.
Il vit maintenant en Australie
où il œuvre encore
dans la diffusion de la pensée de Lonergan.

 

Pouvez-vous nous parler de vos origines, de votre formation?

J’ai grandi à Dublin, en Irlande. Après avoir terminé mes études secondaires chez les Frères de l’Instruction chrétienne (la communauté qui dirigeait l’école primaire où a étudié Lonergan), je suis entré chez les Jésuites en 1947. Après mes deux ans de noviciat, j’ai passé quatre années au University College de Dublin, où, après une année de sciences, j’ai étudié les langues, me spécialisant en anglais et en latin. En 1953 on m’a envoyé faire trois années de philosophie à Berchmanskolleg, Pullach bei München, en Allemagne (Lonergan, lui, avait été envoyé à Heythrop en Angleterre). À mon retour d’Allemagne, j’ai enseigné pendant deux ans Belvedere College, dirigé par les Jésuites, à Dublin (la religion, les mathématiques et, comme professeur suppléant incompétent, quelques cours de physique et de chimie). En 1958 j’ai commencé mes quatre années d’études théologiques au scolasticat jésuite de Milltown Park, à Dublin. C’est au cours de l’année académique 1959-1960 que je me suis intéressé sérieusement à l’œuvre de Bernard Lonergan.

Comment avez-vous connu l’œuvre de Lonergan ?

Comme certains de mes confrères jésuites, j’avais de la difficulté à suivre les cours de professeurs qui lisaient page par page, jour après jour, des « codices » latins, souvent mal dactylographiés, page par page, mais nous ne connaissions rien d’autre, et nous ne savions pas que ce système dépassé était sur le point d’être démantelé, pour parler comme Lonergan. Pendant ma deuxième année de théologie, Philip McShane, qui était deux ans derrière moi dans le cycle de formation jésuite et qui enseignait alors au University College de Dublin, m’a rendu visite et m’a incité à entreprendre la lecture de Verbum, que l’un de nos professeurs avait mentionné en classe. Après avoir péniblement traversé les deux premières pages, je savais deux choses : 1) Lonergan pesait soigneusement chaque mot qu’il employait, et 2) j’allais me consacrer, jour après jour, année après année, à comprendre et à suivre Lonergan.

À cette époque, mon recteur (qui était aussi professeur) m’a donné la permission d’obtenir un exemplaire personnel d’Insight. Lorsque Phil McShane est arrivé dans notre communauté en 1960 il m’a grandement aidé à explorer de fond en comble ce livre, qu’il avait lui-même étudié à fond.

Vous avez rencontré Bernard Lonergan à cette époque …

Le lundi de Pâques 1961, Bernard Lonergan est venu à Milltown Park pour donner une conférence au personnel et aux étudiants (des carmes et des jésuites). À ce moment-là, il prononçait les « conférences de Dublin », au University College. Quelques jours auparavant, il avait rendu visite à notre maison d’enseignement de la philosophie, à Tullabeg, loin de Dublin, dans un milieu rural, où il avait été très bien accueilli. Dans une lettre au père Crowe, Lonergan écrit : « Beaucoup d’enthousiasme envers Insight à Tullabeg; et aussi pour Complacency and Concern, de Fr. Crowe » … Si Lonergan était si bien accueilli, certes, c’est que quelques professeurs et les étudiants étudiaient sérieusement Insight depuis quatre ou cinq ans. Il faut noter ici l’influence déterminante dans cette maison du père John Hyde, qui avait enseigné la théodicée et l’histoire de la philosophie ancienne à Phil McShane et à d’autres.

Et à Milton, comment Lonergan a-t-il été reçu ?

L’accueil a été beaucoup plus froid à Milltown. Lonergan avait choisi comme sujet de sa conférence, à notre surprise, de nous parler de La théologie et la communication, et je me souviens d’avoir pensé à l’époque qu’il n’avait rien dit qui puisse choquer nos professeurs. Pourtant, dès que Lonergan a eu terminé sa conférence, le recteur a lancé un regard au préfet des études – un excellent spécialiste de l’Écriture Sainte – qui s’est levé immédiatement pour remercier le conférencier. Il restait beaucoup de temps pour une période de questions ou de commentaires – beaucoup plus qu’une demi-heure – mais le préfet des études n’a invité personne à s’exprimer. Dans son mot de remerciement le préfet des études a souligné que le grand nombre d’auditeurs présents était redevable à l’importance du sujet de la conférence!

J’espérais rencontrer Lonergan brièvement après le déjeuner, mais on avait demandé à Phil de l’accompagner à l’extérieur sans qu’il s’arrête pour converser avec l’un d’entre nous.

Soit dit en passant, dans la même lettre à Crowe Lonergan écrit : « À Milltown Park il y a un théologien de première année, M. McShane, qui pendant sa régence enseignait les maths au UC…un enthousiaste de premier ordre au sujet d’Insight … Il y a environ onze autres théologiens à Miltown qui travaillent dans Insight. »

Vous êtes allé à Rome ensuite.

Oui. Deux ans plus tard (1963), on m’a envoyé à l’Université Grégorienne pour faire un doctorat en philosophie. Au début de l’année académique je suis allé voir Lonergan dans son bureau et je lui ai demandé de m’aider à choisir un sujet de thèse. Je voulais l’imiter et faire une thèse sur Thomas d’Aquin, mais je n’avais pas d’idée précise. Lonergan m’a suggéré d’étudier la définition de la personne chez Thomas d’Aquin, en portant une attention spéciale à la théologie de l’incarnation. Il aurait été inapproprié qu’il soit mon directeur de thèse, puisque j’étais en philosophie et non en théologie, alors il m’a conseillé d’aller voir le père Joseph de Finance, qu’il estimait beaucoup. De Finance a accepté de diriger ma thèse et il a accepté mon sujet, mais il m’a dit avec un sourire que je devrais discuter avec le père Lonergan!

Vous avez vu Bernard Lonergan régulièrement à cette époque.

De 1963 à 1965 je me suis rendu fréquemment au bureau de Lonergan et je l’ai rencontré souvent dans les corridors de la Grégorienne, donc je suis venu à le connaître très bien. À ce moment-là, j’étais déjà très attaché à sa pensée et je consacrais autant de temps que possible à l’étude d’Insight, de Verbum et des traités latins sur la trinité et l’incarnation. Je me souviens de lui avoir demandé un jour comment allait la rédaction de Method, et il m’a répondu : « La conception allait bien, mais là je suis arrêté, car je suis aux prises avec la question des sentiments. » À Rome, je vivais au Collegio Bellarmino, près du Panthéon, où se trouvaient environ 150 jésuites provenant de partout dans le monde, et qui faisaient des doctorats en philosophie ou en théologie. Tout le monde connaissait Lonergan, et bon nombre s’intéressaient quelque peu à lui, mais peu d’entre eux étaient vraiment engagés dans une étude de son oeuvre.

Vous avez enseigné ensuite.

En 1962, la faculté de philosophie jésuite de Tullabeg, en Irlande, située à la campagne loin de Dublin, a été fermée. On a décidé d’envoyer les jeunes jésuites étudier la philosophie à l’étranger, surtout en France et en Allemagne. En février 1966, sur l’invitation du père George Klubertanz, que j’avais rencontré à Rome, je suis allé à l’Université de Saint-Louis pour enseigner pendant un semestre en histoire de la philosophie moderne à un groupe d’étudiants jésuites. Les professeurs jésuites de cette maison avaient été grandement influencés par Gilson et ils étaient résolument anti-Lonergan, mais très amicaux. La première d’une liste de « thèses » en épistémologie que les étudiants devaient être en mesure de défendre à l’examen oral était significative : « Nous avons une intuition immédiate de l’être qui n’est pas démontrable et n’a pas besoin d’être prouvée ». Je ne savais rien à l’époque des attaques dont les articles de Lonergan sur le Verbum avaient été l’objet (voir Bernard Lonergan. Introduction à sa vie et son oeuvre, page 36), mais je comprends maintenant. Je comprends que les jésuites de Saint-Louis contrôlaient la revue The Modern Schoolmans.

Et après ce semestre ?

Après mon semestre à Saint-Louis on m’a rappelé en Irlande, où il avait été décidé que les étudiants de philosophie iraient rejoindre leurs confrères théologiens à Milltown Park, à Dublin, à compter d’octobre 1966. Pendant l’été j’ai passé un mois à Oxford, où McShane faisait son doctorat en philosophie. Je devais esquisser avec lui un cours de philosophie de deux ans pour les jeunes jésuites, en remplacement du cours traditionnel de trois ans : La critique et la métaphysique la première année, la psychologie rationnelle et la cosmologie la deuxième année, l’éthique et la théodicée la troisième année. Nous avons présenté un programme de première année dominé par la philosophie de la connaissance, axée sur les chapitres 1 à 13 d’Insight, comprenant un cours de premier semestre en méthodologie et un cours de deuxième semestre en épistémologie.

Notre programme pour la deuxième année comprenait la métaphysique et la philosophie de Dieu, et couvrait les chapitres 14 à 17 et 19-20 d’Insight. Nous ne pouvions pas maîtriser la psychologie et l’éthique; nous laissions de côté la cosmologie. Étant donné la place accordée à Lonergan dans notre programme, et dans un autre programme qui devait être introduit peu après, et en raison de l’influence énorme exercée par McShane dans leur conception et leur mise en œuvre, il est sûr qu’il allait y avoir des tensions.

Le Milltown Institute a été fondé à cette époque …

La création du Milltown Institute of Theology and Philosophy (1968), à laquelle ont participé de nombreuses congrégations religieuses, et qui était centré sur la maison jésuite de Milltown Park, a entraîné une augmentation importante du nombre d’étudiants et de professeurs. Le nombre de professeurs de philosophie a doublé, et la plupart des nouveaux venus étaient des enthousiastes de Lonergan. L’institut ne pouvait offrir de véritables salaires, mais seulement des salaires symboliques, mais il pouvait le faire parce que tous les employés étaient membres de congrégations et d’ordres religieux. Nous pouvions offrir de tels salaires symboliques à certains diplômés laïcs de UCD, qui poursuivaient leurs études à un cycle supérieur, et à Garret Barden, qui, à l’époque où il était un scolastique jésuite, avait travaillé à Oxford à l’obtention d’un B. Phil au moment où McShane y était, et avait été grandement influencé par Phil. À la faculté de théologie il y avait trois jésuites {y compris John Hyde, que nous admirions beaucoup}, un carme et un oblat qui aimaient beaucoup Lonergan. En général, les théologiens étaient plus discrets que les philosophes dans leur promotion de Lonergan. Cependant, l’ensemble du Milltown Institute a été à la longue considéré comme une menace pour le département de philosophie de l’UCD, et pour les départements de théologie et de philosophie du St. Patrick’s College de Maynooth, le collège universitaire dirigé par la hiérarchie catholique d’Irlande. La menace perçue était globale, mais Lonergan y jouait certainement un rôle important.

Vous avez par la suite rencontré Lonergan au Canada …

Durant l’été de 1968, j’ai suivi le cours que Lonergan a donné à Boston College, puis j’ai séjourné quelque temps au sein de la communauté jésuite de Regis College, à Willowdale, près de Toronto. Je me suis souvent assis avec Lonergan au réfectoire ou à la salle de récréation et, quand j’en trouvais le courage, je suis allé lui rendre visite à sa chambre. Je suis devenu un familier de Fred Crowe à cette époque. Fred allait au cinema avec Lonergan à toutes les deux semaines, et il aimait avoir de la compagnie. Il me disait, parlant de Lonergan : « un grand maître, mais un peu bizarre comme compagnon ». Il me demandait donc de les accompagner. Parfois nous allions ailleurs qu’au cinéma. Je me souviens très bien entre autres d’une fois où j’étais assis à côté de Lonergan, qui riait à gorge déployée devant un film de Woody Allen.

1968 … c’est l’année de l’encyclique Humanae vitae !

Oui, l’encyclique a paru cet été-là. Je me souviens, après le petit déjeuner, je m’en allais vers la salle de récréation à Regis College, au bout du 6e étage, tout près de la chambre de Lonergan … il lisait le journal et il s’est emporté : « Mais c’est la biologie d’Aristote ! Pourquoi sortir ça en plein été? Ah, je sais, il n’y a plus personne d’intelligent à Rome pendant l’été! » Je n’avais aucune idée de ce dont il parlait, mais bien sûr l’encyclique a alimenté nos conversations ce jour-là et les jours suivants. Quelques jours plus tard, Sean McEvenue, qui tenait une réunion d’experts en Écriture sainte à Regis, a réussi à persuader Lonergan de donner un exposé à son groupe sur l’encyclique, et bien sûr une bonne partie de la communauté de Regis y a assisté.

Lonergan ne voulait pas du tout donner cette causerie au début. Il refusait de se trouver au centre d’une controverse publique, alors qu’il travaillait à la rédaction de Method. Je n’oublierai jamais son commentaire final : « La difficulté, pour les tenants de la doctrine d’Humanae Vitae, est de trouver pour la défendre des arguments autres que ceux présentés dans l’encyclique elle-même. » Pendant les jours suivants Lonergan a passé beaucoup de temps avec le père Ed Sheridan, spécialiste de la théologie morale, qui était, je crois, conseiller des évêques canadiens, pour les aider à formuler leur réponse officielle.

Vous avez invité Lonergan en Irlande en 1971 …

Depuis 1968 McShane et moi envisagions d’inviter Lonergan à Dublin pour donner un cours sur Method in Theology à Milltown. Nous avions tous les deux participé à des événements similaires à Boston College, et nous avions tous les deux passé une couple d’étés dans la communauté de Lonergan et Crowe à Regis College, à Toronto. Lonergan est venu au cours de l’été 1971 pour une Lonergan Summer School de deux semaines qui a eu un grand retentissement. Les journaux ont beaucoup parlé de Lonergan à son arrivée et l’événement a été couvert par la radio et la télévision. (La photographie qui se trouve à la page 122 de Bernard Lonergan. Introduction à sa vie et à son oeuvre est tirée de l’édition du 3 août 1971 du journal The Irish Times). Environ 160 personnes ont suivi les cours, dont un fort contingent du Milltown Institute et un grand nombre de l’étranger, mais il y avait un seul participant respectivement des départements de philosophie de UCD et de Maynooth. Deux théologiens sont venus de Maynooth, en réponse à une invitation spéciale que j’avais (en tant que directeur de ce Summer School) envoyée au rédacteur en chef du Irish Theological Quarterly. Fred Crowe m’a écrit peu après que Lonergan était très heureux de ces deux semaines et de la façon dont elles avaient été organisées.

L’été suivant, tout juste avant la parution de Method in Theology, un groupe considérable s’est assemblé au Maynooth College, pour une conférence de deux jours (si ma mémoire est bonne) sur la méthode de Lonergan. Les organisateurs avaient reçu des éditeurs, Darton, Longman and Todd, des exemplaires du livre et John Todd lui-même participait à la conférence. Phil McShane et moi avions reçu une invitation tout juste avant la conférence, et nous avons remarqué à la première séance que nous étions les seuls à ne pas avoir d’exemplaire du livre. Phil avait pris avant de partir de Milltown les dernières épreuves, qu’il avait reçues de Todd et que j’avais relues avec lui, donc nous avons utilisé ces épreuves au cours des séances suivantes! L’atmosphère générale de la conférence était résolument hostile à Lonergan. L’année suivante, les organisateurs ont publié les actes de la conférence sous un titre que nous avons jugé approprié : Looking at Lonergan’s Method. La couverture était manifestement conçue pour ressembler à la jaquette des oeuvres de Lonergan, notamment Method, publié par Darton, Longman and Todd. J’ai donc des réserves à voir cet ouvrage figurer dans les Principales Introductions à la pensée de Lonergan … à la page 182 de votre livre.

En 1972 j’ai séjourné à Regis pendant les vacances d’été (ce que j’avais fait en 1970 également). Je me souviens entre autres de Lonergan se dirigeant vers la piscine extérieure l’après-midi. Il s’assoyait et lisait un bon bout de temps avant de nager.

Quand avez-vous traduit des œuvres latines de Lonergan ?

J’ai pris une année sabbatique en 1973-74, et j’ai passé environ cinq mois à Regis. Cette fois, j’ai beaucoup travaillé avec Crowe dans les archives Lonergan. Nous avions parlé Fred et moi d’une traduction possible de certaines parties des oeuvres latines de Lonergan – nous pensions initialement à certaines des dernières sections du De Deo Trino, Partie II - et Crowe m’a encouragé à en parler à Lonergan. Lonergan était pas mal réticent au début. Il m’a dit quelque chose du genre : « Si vous écrivez en latin, vous êtes limité par l’utilisation de cette langue! » Par la suite, il m’a surpris en me disant qu’il serait heureux que j’entreprenne la traduction du début de la première Partie du De Deo Trino. Il m’a signalé qu’un collègue (je crois que c’était Alois Grillmeier, s.j.), lui avait dit que cette section I devait être publiée en traduction, parce qu’elle aurait une valeur permanente. Il m’a invité à entreprendre cette tâche. J’ai accepté, heureux et anxieux à la fois.

J’ai commencé sérieusement à traduire une partie du De Deo Trino en 1974, mais je progressais très lentement. Au cours des deux années suivantes, j’ai envoyé régulièrement des sections à Fred Crowe pour obtenir ses commentaires, qui étaient très utiles et encourageants. Il m’a grandement aidé également à préparer l’introduction du traducteur. Nous n’avions pas à nous soucier de la publication, puisque John Todd, de Darton, Longman and Todd, avait accepté d’inscrire la traduction sur la liste des oeuvres publiées de Lonergan. J’ai terminé ce travail autour de Pâques 1976, au moment où je m’apprêtais à quitter les Jésuites (McShane avait quitté la Société, pour sa part, en 1972). The Way to Nicea a paru en novembre 1976. J’ai reçu des lettres très chaleureuses de Crowe (datée du 12 novembre) et de Lonergan (datée du 31 décembre), des lettres que j’ai perdues et retrouvées à plusieurs reprises (ça me ressemble !). Je viens de les relire, et une phrase de Lonergan m’a frappé : « Je vous suis reconnaissant d’avoir insisté pour réaliser cette traduction et de l’avoir si bien menée. » « Insisté ? » Je suis surpris, moi qui me voyais comme une personne plutôt timide.

Qu’avez-vous fait après avoir quitté la Société ?

Pendant les quatre premières années après mon départ, j’ai eu peu d’occasions de me consacrer sérieusement à un travail relié à l’oeuvre de Lonergan, même si je suis resté en contact avec Milltown Park et avec Phil McShane, qui vivait alors à Toronto. En novembre 1979, je me suis installé à Sydney avec mon épouse, une Australienne d’origine irlandaise. En janvier 1980 j’ai commencé à enseigner dans un collège jésuite, St. Aloysius’ College, où je suis resté jusqu’à la fin de 1995. J’enseignais la religion, l’anglais, le latin, le français et l’italien. Il y avait encore un nombre important de jésuites dans ce collège, dont cinq ou six étaient encore dans la trentaine, mais ils étaient peu intéressés à Lonergan, même s’ils avaient étudié la philosophie avec le père Tom Daly, s.j., que j’avais connu à Rome.

La présence de Lonergan en Australie, cela remonte à Tom Daly ?

Tom (qui a maintenant plus de quatre-vingts ans) est engagé profondément dans la diffusion de la pensée de Lonergan depuis une cinquantaine d’années, et on peut le considérer comme le père fondateur du lonerganisme en Australie. Lui et Peter Beer, s.j. (qui a maintenant autour de soixante-quinze ans), théologien, directeur spirituel, fondateur et directeur de l’Australian Lonergan Centre sont les figures de proue du mouvement Lonergan ici depuis bien longtemps.

Dans les colleges jésuites on ne s’intéresse pas vraiment à Lonergan ici. Mais du moins, dans les années 1980, les autorités romaines de la Société insistaient pour que les écoles appelées « jésuites » ou « ignaciennes » et où il a avait peu ou pas de jésuites fassent au moins la promotion et assurent le maintien des valeurs éducatives jésuites. Cela signifiait que ces écoles devaient au moins manifester une résistance à la culture, et faire plus que préparer les étudiants aux examens afin qu’ils puissent réaliser vraiment quelque chose dans le monde tel qu’il est. J’y reviendrai.

Au début des années 1980 on m’a demandé d’être un des examinateurs de la thèse de doctorat du père Frank Fletcher, MSC, sur Lonergan et Doran. Je me suis dit qu’ils avaient sans doute entendu parler de moi par Tom Daly ou un des autres jésuites australiens que j’avais connus à Rome. C’était une grosse commande, mais cela me donnait une occasion de travailler sérieusement sur la pensée de Lonergan de nouveau. La thèse était longue, et plutôt ennuyeuse. Cependant j’étais heureux de pouvoir lire certains textes de Doran, et de vérifier la compréhension que Fletcher avait de Lonergan. J’ai indiqué dans mon rapport que selon moi la thèse méritait la mention passable, mais j’ai noté ce que je considérais comme des imprécisions dans l’exposé des idées de Lonergan, et j’ai souligné qu’il avait tendance à enlever à Lonergan pour donner à Doran. Lorsque j’ai fais la connaissance de Peter Beer par la suite, il m’a dit qu’il avait également été examinateur de la thèse de Fletcher et qu’il avait été beaucoup moins gentil avec lui que moi. Il trouvait lui aussi que Fletcher enlevait à Lonergan pour donner à Doran, comme si l’oeuvre de Lonergan était incomplète sans l’apport ultérieur de Doran.

Soit dit en passant, Doran était à Regis College, à Toronto, en même temps que moi, (en 1973 je pense bien). À cette époque il connaissait moins Lonergan que moi, et il est venu me voir pour me demander conseil : il se demandait comment aborder Bernie au sujet de la conversion psychique. Je l’ai assuré qu’il serait bien accueilli et que Lonergan prêterait attention à ses idées. Je me souviens qu’il m’a rapporté par la suite avoir fait la démarche qu’il envisageait. Il était soulagé et heureux.

En 1990, de janvier à juin, je suis retourné en Irlande, pendant un congé de longs états de service. Le doyen de la philosophie et directeur du centre Lonergan d’alors, le père Desmond O’Grady, s.j., m’a confié la tâche de faire des recherches et d’écrire à propos de la présence de Bernard Lonergan en Irlande. Des avait accepté généreusement d’être responsable de l’école d’été Lonergan en 1971, à ma demande, après sa deuxième année de théologie, et il était profondément engagé dans des travaux sur Lonergan. Il a pu me trouver une petite pièce, et j’ai donc retrouvé un environnement familier pour effectuer des recherches et écrire à plusieurs personnes. J’ai rendu visite à diverses personnes également, notamment Val Rice, qui était encore à Trinity College, à Dublin. L’influence de Lonergan n’était pas aussi forte qu’auparavant, mais elle était encore importante. Des O’Grady et Bill Mathews en philosophie étaient très attachés à Lonergan. Il y avait d’autres personnes qui étaient intéressées. Plusieurs théologiens s’inspiraient également de Lonergan. Mon document dactylographié n’avait que 50 pages, mais sa rédaction a été très agréable..

Mon épouse et moi sommes revenus en Irlande pour quatre années environ, de janvier 1996 à mars 2000. Pendant trois ans à peu près j’ai enseigné à temps partiel au Jesuit Belvedere College, et j’ai rétabli des contacts avec Milltown. J’ai participé à quelques activités du centre Lonergan, mais je n’ai pas eu l’occasion de faire un travail sérieux sur la pensée de Lonergan.

De retour à Sydney en avril 2000, j’ai commencé à travailler de façon suivie ici à Riverview en octobre 2000. C’est ici que j’ai pu finalement me remettre plus sérieusement à retravailler la pensée de Lonergan, particulièrement à partir de 2004. En décembre cette année-là je suis allé à Vancouver participer à ce que Phil a appelé une pseudo-conférence en l’honneur du centenaire de la naissance de Lonergan. Je suis retourné à des conférences à Vancouver pendant l’été en 2005 et en 2006, et j’y suis retourné en 2008. À la conférence de 2006 j’ai fait un exposé sur les espoirs de développement significatif en Australie, par une introduction de la pensée de Lonergan dans l’éducation ignacienne. Je n’ai pas eu de mal à faire inviter Phil ici pour un mois en 2007, comme spécialiste en résidence, et je poursuis le travail moi-même actuellement, avec un certain succès. J’ai assumé la responsabilité de ce qu’on a appelé le John Courtney Murray Centre (JCM), lancé en 2004 avec mission de cibler les étudiants brillants qui pourraient avoir besoin de s’engager dans le questionnement de plus en plus profond qui se déployait dans la classe. On m’a permis de modifier le nom du centre, passant de JCM à LCM (Lonergan & Courtney Murray). Je travaille beaucoup également au perfectionnement des professeurs en éducation ignacienne, et je suis désigné comme conseiller théologique également, alors j’espère, avec quelque anxiété, intégrer plus de Lonergan dans l’éducation : l’éducation religieuse et l’éducation en général.

Vous avez publié ?

Mes publications sont peu nombreuses et pas très substantielles. J’ai dû publier une section de ma thèse de doctorat pour obtenir un diplôme, mais à un très petit tirage. Au début des années 1970 j’ai écrit un article sur Lonergan pour Doctrine and Life, en Irlande, et j’ai produit un ensemble d’enregistrements intitulé Introducing Bernard Lonergan, pour Mercier Press. The Way to Nicea est ma seule traduction d’une oeuvre latine de Lonergan. En 1996 j’ai offert à Fred Crowe mes services pour une autre traduction, mais à ce moment-là Michael Shields, que je ne connaissais pas, avait presque terminé tout le travail. À Toronto, en 1972 ou 1973, j’ai accepté, avec quelque appréhension, d’être interviewé pour une émission sur Lonergan à la radio anglaise de Radio-Canada. Je pense que l’émission durait environ une demi-heure, et on me posait des questions de façon intermittente. J’oublie les détails. Cependant, je me souviens que le lendemain j’étais aux côtés de Lonergan pour le petit déjeuner ou le diner, en me demandant s’il était au courant pour l’émission ou s’il l’avait écoutée. Je n’en ai pas parlé et lui non plus. Mais il était amical!

J’ai été profondément influencé par l’œuvre de Lonergan depuis près de cinquante ans et je suis tellement convaincu de son immense importance pour la philosophie, la théologie et l’éducation que je suis très heureux de me retrouver dans une situation où je peux semer quelques graines dans un sol accueillant.

 

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